Stephane Boghossian, CEO de Exjewel, raconte son histoire d’entrepreneur.

Écrit par Taha Zahedi Vafa


Il y a 30 ans, de Beyrouth à Anvers

The Boghossian family

A la fin des années 80, mon père, Gérard, s’installe à Anvers pour fuir la guerre qui sévissait au Liban. Avant lui, ses grands-parents et ses parents aussi avaient dû fuir pour se mettre à l’abri d’autres conflits, comme en 1915 lorsqu’ils ont quitté la petite ville de Mardine attaquée par les Ottomans ou en 1944 lorsqu’ils ont quitté la Syrie pour Beyrouth.

Gérard Boghossian

En arrivant sur le marché diamantaire d’Anvers, mon père avait un précieux bagage : c’était un Boghossian ! Cinq générations de joailliers et un nom qui s’était enrichi, à travers l’exode permanent des membres de la famille, par les cultures de chaque pays hôte. Gérard partageait cet amour qui rassemble notre famille depuis tant de générations autour du bijou, des pierres précieuses, de l’orfèvrerie et de la précision du geste bien accompli. C’était donc tout naturellement qu’il nouait avec cet univers qui a bercé notre famille, la Joaillerie et plus particulièrement le diamant, pierre phare du marché d’Anvers !

Le modèle familial, pivoté par mon père

Bien entendu, il n’était pas question pour mon père de reprendre conventionnellement l’affaire familiale en ouvrant une bijouterie dans une capitale européenne ou nord-américaine. Il fallait innover, disrupter, repenser. Il s’est donc battu pour se ménager une place sur le marché très restreint et très fermé d’Anvers et très vite, il s’est imposé sur le marché du diamant avec pour première destination le Liban. Il avait réussi, à travers des choix efficaces et une vision forte, à s’entourer des bons partenaires et à réunir l’offre la plus importante de diamants au monde. Il se fournissait ainsi à Anvers de pierres issues des places traditionnelles, pour les fournir à son tour au marché hyper spécifique qu’était le Liban, avant d’envisager l’ensemble du Moyen-Orient. Bien avant l’émergence des incubateurs et de la vague startups, Gérard avait « pivoté » le business model tel que pensé depuis toujours par la famille : il s’était spécialisé dans l’approvisionnement en diamants du marché libanais. Certainement un précurseur.

A mon tour de me lancer dans la joaillerie

Moi, Stephane Boghossian

Vingt-cinq ans plus tard, je m’installe à Paris, avec en tête un projet bien précis. La vision de mon père et la structure qu’il a mise en place ont prospéré des décennies, mais sont menacées par l’ouverture du marché indien, l’augmentation de la concurrence, les restrictions financières et l’émergence de nouveaux acteurs colossaux avec une offre en ligne imbattable. Il est donc nécessaire, encore une fois, d’innover et de repenser pour survivre, puis grandir. Fort de mes différentes formations et expériences autour du bijou dans plus de cinq pays et dans différentes sociétés, des plus grandes maisons conservatrices aux plus petites entreprises innovantes, un même constat s’impose : le monde de la Joaillerie est poussiéreux ! 

Il est poussiéreux à deux égards. Tout d’abord, 90% des bijoux dans le monde ne sont pas portés ou utilisés. Ensuite, les acteurs du monde de la joaillerie sont en retard sur leur temps s’agissant de l’intégration de la tech dans leurs processus décisionnels et opérationnels. Il fallait donc proposer un produit ou un système qui réponde à ces deux failles  du marché de la joaillerie : ExJewel est né, du moins dans sa forme initiale.

A mon tour de pivoter

ExJewel Logo

L’idée de base était de proposer un produit digital qui permette de prendre en charge la transformation d’un bijou, de la première étape, c’est-à-dire du pricing du bijou, à la dernière, c’est-à-dire la livraison du bijou transformé, en passant par les étapes intermédiaires qui comprennent la propositions de différents designs, la mise en relation avec un artisan local, etc… Concrètement, qu’il soit possible de prendre une photo d’un vieux bijou et de le charger sur la plateforme, qu’il soit évalué et soumis à une expertise qui proposera plusieurs projets de transformation, qui une fois validé par le client, sera exécuté par un artisan local.

Les 2 co-fondateurs de ExJewel: Gaelle Seret et moi, Stephane Boghossian

Le projet était immense et le potentiel énorme ! Il était nécessaire de s’entourer et de s’associer avec des personnes compétentes et expérimentées. Après une indispensable étape de recherches préliminaires et d’études sur le marché en question à l’International Fashion Academy avec des professeurs émérites, j’ai donc intégré Schoolab avec une idée et une volonté à toutes épreuves. J’y ai été accompagné par des coachs à l’écoute, inventifs et de très bon conseil. Je pense notamment à Stéphane Paillard et Yves Lehmann, qui chacun avec son style et son expérience, ont activement façonné le projet ExJewel. Pendant cette période à Schoolab, j’ai également rencontré Gaëlle Seret, qui est aujourd’hui mon associée.

Suite aux conseils avisés de nos coachs et après de mûres réflexions avec mon associée, on a décidé de changer de cap et de redéfinir notre projet autour du premier produit que l’on a créé, c’est-à-dire l’algorithme chargé d’évaluer les bijoux. Il n’était donc plus question de proposer un produit global qui prendrait en charge toute la transformation d’un bijou, mais de proposer un outil digital permettant de mettre la valeur la plus précise sur n’importe quel bijou en se basant sur des millions de données et en prenant compte en temps réel toutes les variations de valeurs des matières premières. 

Station F

ExJewel prends en compte six aspects pour évaluer la valeur d’un bijou de la manière la plus précise qu’il soit : le métal, les pierres précieuses, le design et sa tendance, le niveau de précision du travail de l’artisan, sa première vie et enfin la marque ou la signature de son créateur. Bref, nous proposons un outil qui va révolutionner cette industrie, un produit qui mettrait l’Intelligence Artificielle au service de la Joaillerie, un Shazam du bijou! Notre public cible changeait aussi, notre outil pouvait désormais être intégré aux services de n’importe quel bijoutier dans le monde en lui permettant de pricer n’importe quel bijou de manière instantanée depuis sa boutique. 

Bref, tout ca pour dire que j’ai pivoté.